vendredi 5 mars 2021

Ecobuages ou écocides ?

Je remercie la préfecture de région de Nouvelle Aquitaine qui, le jeudi 4 mars, a fini par imposer le report des "écobuages" jusqu'à la fin de l'épisode de pollution aux particules fines. Source : Sud-Ouest

Je remercie également les agriculteurs, les éleveurs et ceux qui n'ont rien à voir avec cette économie mais qui aiment simplement mettre le feu, d'avoir respecté cette interdiction en vallée d'Ossau, laissant un peu de répit à nos poumons car aujourd'hui, il n'y a en effet pas eu d'incendies dans la vallée. Toute la région se trouve en "dispositif préfectoral activé" suite aux mesures d'ATMO, comme l'atteste l'image du jour ci-dessous, avec un indice "mauvais" jusqu'à Poitiers et "extrêmement mauvais" pour les alentours de Pau et de Bayonne, où se trouvent les capteurs les plus proches des montagnes pyrénéennes.


En vallée d'Ossau, les incendies sont continus depuis plusieurs jours, plongeant la population dans une épaisse fumée de particules fines PM 10 et 2.5, comme l'attestent ces images :

Depuis Gourette le 01 03 2021

Bielle le 02 03 21

Laruns le 03 03 2021

Conjuguées aux poussières en suspension du Sahara également présentes, qui d'après ATMO joueraient un rôle important dans l'épisode de pollution (hormis le fait qu'elles transportent aussi du Cesium 137 datant de nos essais nucléaires en Algérie, non nocif d'après les experts), les fumées d'incendies ont rendu l'atmosphère particulièrement irrespirable en montagne comme en plaine.

Nos clients montagnards ou les familles venues découvrir nos vallées au travers des différentes activités que l'on peut y exercer, s'étonnent de ces incendies parcourant des flancs entiers de montagnes, nécessitant parfois l'intervention des pompiers pour protéger routes et habitations, comme à Geteu le samedi 20 février par fort vent du sud. S'ils se demandent si l'air de leurs vacances n'est pas finalement plus vicié que celui des villes desquelles ils viennent, il leur sera généralement répondu que :

- c'est ancestral
- c'est indispensable au pastoralisme
- ça fertilise l'herbe et ça élimine les broussailles
- ça n'a aucun impact sur la bio-diversité
- c'est légal

C'est d'ailleurs ce que nous avait rétorqué en 2019, d'une manière assez lapidaire, le directeur départemental des Territoires et de la Mer du 64, suite à un courrier rédigé par l'ensemble des guides de haute montagne de la vallée d'Ossau, adressé au préfet pour lui faire part de quelques doléances quant aux impacts des feux de brousse sur nos activités et la santé publique, tout en proposant des solutions afin que tourisme et pastoralisme, tous deux indispensables à la survie de nos vallées de montagne, cohabitent au mieux.

Pour ma part, je ne suis ni éleveur, ni agriculteur, ni né dans cette vallée où je n'habite que depuis 32 ans. Il me manque donc des éléments pour tout comprendre et je sais que le monde agricole n'a pas la vie facile, qu'il fait face à des enjeux et des craintes que je ne mesure pas. J'ai cependant un avis, en tant que citoyen et acteur du tourisme, sur les arguments systématiquement rétorquées lorsque ce sujet brûlant, excusez le mauvais jeu de mot, est abordé. 

- ancestralité de la pratique : ce qui est ancestral, c'est l'écobuage au vrai sens du terme, à savoir de rassembler en tas les espèces envahissantes des endroits pâturés après les savoir arraché, de les brûler, puis de répartir les cendres sur le pâturage afin de fertiliser l'herbe. Entre cette pratique et le fait de brûler directement tout le versant nord des Pyrénées, qui de l'Atlantique à la Méditerranée, est mystérieusement devenu en quelques années un vaste pâturage d'après la carte de prévisions des écobuages, des solutions adaptées à notre époque et à nos enjeux sanitaires et climatiques doivent exister.

Carte en ligne de Serpic.net

Je n'ai toujours pas croisé de brebis endémique pyrénéenne aux pattes aval plus longues que les pattes amont, lui permettant de tenir debout dans les pentes herbeuses quasi-verticales des Cinq Mont ou de la Montagne de Pan et je ne comprends donc toujours pas en quoi brûler de tels endroits a un quelconque rapport avec le pastoralisme. Par contre je suis à l'écoute si on veut bien me l'expliquer, il est probable que quelque chose m'échappe.

- indispensable au pastoralisme : oui les troupeaux diminuent, les modes d'exploitation évoluent, le modèle économique aussi. Un berger de Bilhères m'expliquait par exemple que le plateau du Bénou était surtout pâturés maintenant en été par des troupeaux de vaches habituées le reste de l'année aux terrains des plaines, donc moins agiles, allant moins haut, moins loin pour brouter, favorisant donc la reprise de la broussaille au fil du temps et donc la réduction de la surface exploitable. Ce qui impose un entretien des abords de ces pâturages. Mais peut-être pas de brûler toutes les pentes environnantes, si raides qu'aucune bête n'a jamais mis et ne mettra jamais les pattes. Un berger d'Ariège, Loïc Defaut, explique très bien, dans une lettre ouverte à son préfet en 2017, en quoi effectivement, ce qu'il appelle à juste titre des incendies et non des écobuages, sont indispensables d'une certaine manière au pastoralisme, si on jette un coup d'oeil à l'octroi des aides de la PAC, notamment en page 4 où son "brûler plus pour gagner plus" résume assez bien la situation. Le montant de ces aides étant public, on peut le consulter sur le site telepac en entrant par exemple un code postal. 

- fertilisation de l'herbe : avec mon regard de novice, il m'est arrivé de comparer la reprise de l'herbe entre un endroit brûlé et un autre laissé intact. Ça avait été le cas par exemple en 2019 sur les pentes en versant ouest du Port de Béon où une moitié avait été brûlée et pas l'autre. Même orientation, même altitude, quelques mètres d'écart. Effectivement, quelques semaines plus tard, les pentes brûlées commençaient à verdir avec 15 jours d'avance sur leurs voisines. Par contre j'ai pu constaté qu'en juin, lorsque les troupeaux sont susceptibles de rejoindre ces pâturages, la densité et la hauteur de l'herbe est exactement la même qu'elle ait été brûlée pendant l'hiver ou pas. D'autre part, si le feu et la cendre fertilisent l'herbe, comme se fait-il qu'ils ne fertilisent pas aussi les ronces et les fougères de la même manière ? On peut en effet observer que les racines résistent toujours au passage rapide du feu (voir photo ci-dessous à la Montagne du Rey) mais que le fait d'avoir éliminé la feuille de la ronce par exemple donne plus d'incidence au soleil du printemps, augmentant la vigueur de la plante qui n'est plus étouffée par ses propres feuilles. Je me demande donc si tout ceci ne sert pas au final à fertiliser les espèces envahissantes, à augmenter leur présence et donner de nouveaux arguments pour recommencer à brûler l'année suivante. Enfin, je m'interroge souvent pour savoir par quel étrange sortilège l'herbe pousse et le pastoralisme vit en Aragon, côté sud du col du Pourtalet, sans passer par l'épreuve du feu ?Loïc Defaut, ce berger d'Ariège explique tout ceci bien mieux que moi dans son document, ainsi que les méthodes qu'il met en oeuvre pour entretenir ses pâturages.


- aucun impact sur la biodiversité : je ne suis pas naturaliste et d'après la réponse que nous avions eu en 2019 de la part de la  préfecture des Pyrénées Atlantiques "la question de l'impact de l'écobuage sur la biodiversité reste certainement à préciser même si plusieurs études scientifiques sont d'ores et déjà rassurantes à ce sujet". On attend d'en savoir plus donc au sujet des insectes, rampants, oiseaux, batraciens, reptiles, canidés et autres cervidés vivant sur des flancs de montagnes dévastés par le feu en quelques heures, parfois en quelques minutes lorsque le vent du sud y met du sien... Dans un contexte de péril écologique où toutes les études démontrent que nos équilibres et notre survie tiennent à la préservation de chaque espèce, des scientifiques, probablement endémiques, se veulent "rassurants" pour nos Pyrénées carbonisées.

- c'est légal : oui, ces incendies sont autorisés... et c'est bien le problème ! Le préfet en est responsable mais il en délègue la gestion à chaque maire ou commission locale d'écobuage. Il n'y a pas besoin d'être un grand politologue pour comprendre que pour être réélu, mieux vaut aller dans le sens de ceux qui causent le plus fort, comme à chaque échelle de ce qu'il reste de notre République moribonde. Suite au décès de 5 randonneurs pris dans un incendie en février 2000 au Pays Basque, il a fallu faire quelque chose pour prévenir les montagnards de ce risque mortel. Ainsi est né le site jaimel'agriculure64, censé informer les randonneurs d'où ils ne doivent pas aller entre le 15 octobre et le 30 avril, c'est à dire à peu près partout dès que le temps est sec, puisque toutes les Pyrénées sont appelées à brûler. Une carte des feux prévus est mise en ligne à 10 h du matin, ce qui est un peu tard pour les matinaux... La manière idiote et infantilisante avec laquelle est représenté le randonneur sur le dessin ci-dessous, issu du même site, résume assez bien je trouve la perception locale du tourisme de montagne.


Enfin, vous me direz, rajouter de la pollution à la pollution, c'est quand même pas comme si on avait été touché par une crise sanitaire due à un virus dangereux au point de nous priver de nos libertés fondamentales, en s'attaquant aux voies respiratoires des plus faibles...

1 commentaire:

  1. les personnels qui brulent sont employés pour cette mission spécifique et sont rémunérés, ce qui pourrait expliquer ce sauvage acharnement. Début janvier 2019, nous avons subi leur autorité alors qu'ils voulaient nous empêcher de monter au pic de Coos qui "heureusement" avait été brulé la veille. Quand nous sommes redescendu après avoir subi le ciel nuité nous étions sans voix: tout avait brulé, plus aucune espèce vivante, escargots, fourmilières, c'était un paysage lunaire sans plus aucune vie du sol.
    Voici l’article que j'avais envoyé à La République:Stop Aux écobuages
    Je viens de tomber par hasard sur l’article de Frédéric L. (voir scan joint) et ce monsieur exprime tout à fait la même aversion que nous avons éprouvée lors d’une sortie en montagne le samedi 5 janvier. Au départ de la piste nous avons lu un panneau (daté de 2018) sommant d’éviter de se rendre sur la piste (en dessous de Listo) : nous avons insisté auprès du premier chauffeur de 4*4 qui nous a dépassés alors que nous voulions nous rendre au pic de Coos qui par chance avait été brulé le mercredi et la personne nous en a permis son accès à condition que nous prenions des “précautions”. Privés de soleil , comme éclipsé, entendant les petits cris des oiseaux en détresse, aux petits poumons enfumés, à qui les yeux devaient piquer comme pour nous, nous avons vu des immenses flammes progresser très vite (il n’y avait pas de vent). Quand nous sommes redescendus et arrivés sur le versant monté le matin, ce fut un choc : on se serait cru sur un paysage lunaire sinistré : plus rien ne vivait, ni les escargots ni les fourmis dans leur fourmilière cramée au cœur : le feu avait traversé la piste et tout était réduit en cendres. Ce qui ne l’était pas encore a été incendié par les personnes chargées de l’écobuage à leur retour.
    Tout cela pour quoi ? Pour les troupeaux nous ont-ils répondu. Les animaux ne mangent pas les fougères ni les bruyères ? 0r il y avait en majorité, très peu de grandes herbes sèches que les bovins ou ovins ne broutent d’ailleurs pas. Pas même de ronces, même si elles repousseraient de plus belle la saison prochaine. Le cadre légal de l’écobuage (déclaration préalable pour les écobueurs et les promeneurs censés vérifier sur internet que leur ballade est possible si pas d’écobuage( !)) est un écran (de fumée !) et doit subir une remise en question. C’est la tradition nous ont –ils dit, mais cette année a été très sèche et tout a brulé. Ce n’est pas une raison, tout change, le climat, la vie des troupeaux aussi par contre il me semble à l’évidence que cette destruction massive et à laquelle aucun animal ne peut survivre s’ajoute aux nuisances anthropiques qui elles ne cessent de grossir. Ce serait un autre débat. La tradition n’a jamais été de jeter ses bouteilles, canettes de plastique, de verre ou d’alu sur le bord des routes. Excusez-moi, ca n’a pas de rapport, mais j’ai l’impression qu’on marche sur la tête et qu’on se gâche la grande richesse qui est celle d’avoir une montagne naturelle proche de nous qu’on s’emploie à bousiller « légalement ».

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